Expulsion des ONG à GAZA
Mediapart 28 février
Bande de Gaza : petit sursis avant le huis clos complet ?
Fin décembre 2025, les autorités israéliennes ont annoncé à 37 ONG internationales leur interdiction de travailler dans les territoires palestiniens occupés à partir du 1er mars. La Cour suprême israélienne a suspendu cette mesure. Mais les conséquences sont déjà palpables.
Mediapart
28 février 2026 à
Vendredi 27 février en début d’après-midi, la Cour suprême israélienne a suspendu provisoirement l’interdiction faite à trente-sept organisations humanitaires internationales de travailler dans les territoires palestiniens. Dix-sept d’entre elles, ainsi que l’Association des agences internationales de développement (Aida), qui les fédère, avaient sollicité la haute juridiction le 22 février, lui demandant l’annulation de leur expulsion qui devait entrer en vigueur le 1er mars.
Elles ont donc obtenu un sursis.
Mais les équipes médicales palestiniennes chargées des personnes blessées par les tirs de drones le 27 février dans le sud et le centre de la bande de Gaza ne recevront pas l’appui de collègues étrangers.
Car le personnel international des trente-sept ONG a quitté le territoire palestinien et ne sera probablement pas remplacé. Depuis le 1er janvier, en effet, il est interdit d’entrée par les autorités israéliennes, non seulement dans la bande de Gaza, mais aussi en Cisjordanie.
« Nous sommes en zone grise, pas enregistrés mais pas encore expulsés », réagit auprès de Mediapart Anne-Claire Yaeesh, directrice pays pour la Palestine chez Handicap International. Sont concernées notamment, outre Handicap International, Médecins sans frontières (MSF), Oxfam, Norwegian Refugee Council, Pax Christi International ou la doyenne American Friends Service Committee, une organisation quaker présente dans la bande de Gaza depuis 1948. La liste n’est pas exhaustive.
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Centre de Médecins sans frontières à Gaza, le 4 janvier 2026. © Photo Saher Alghorra / The New York Times-Redux-Rea
Elles ne répondent pas plus qu’hier aux exigences émises par le ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme israélien, dont elles dépendent depuis décembre 2024, pour que leur enregistrement soit renouvelé.
Ce ministère, dirigé par Amichai Chikli, anciennement engagé auprès du partisan de la colonisation Naftali Bennett avant de rejoindre le Likoud de Benyamin Nétanyahou, ami de l’extrême droite européenne, a émis voilà un an de nouvelles règles plus que draconiennes pour autoriser les ONG internationales à poursuivre leur travail.
Toute organisation niant le caractère juif et démocratique de l’État d’Israël, professant le soutien à la résistance armée ou le maintien de liens avec des groupes terroristes, ou faisant la promotion de la délégitimation d’Israël ou de son boycott serait bannie, avait-il annoncé.
Ne pas donner les noms
Étaient donc clairement visées toutes les ONG qui pratiquent le plaidoyer, publient des rapports, dont les personnels accordent des entretiens, qui, en somme, décrivent publiquement les conséquences de la guerre génocidaire menée contre la bande de Gaza.
Autre condition pour voir son enregistrement renouvelé : communiquer aux autorités israéliennes les noms et les coordonnées de l’ensemble de leur personnel, international comme national. C’était déjà le cas pour les internationaux qui devaient passer les frontières tenues par Israël pour passer en Cisjordanie puis entrer dans Gaza.
Les besoins sont gigantesques et le retrait forcé d’organisations implantées de longue date ne fait qu’aggraver la situation.
Pour le personnel palestinien se posent des questions de sécurité, affirment les organisations, qui rappellent que 588 travailleurs et travailleuses humanitaires ont été tué·es depuis le 7-Octobre, dont 133 employé·es par des ONG.
« Nous avons demandé des clarifications sur l’utilisation de ces noms, sur les questions de protection des données, et de pouvoir en discuter avec le ministère et avec nos interlocuteurs du Cogat [administration militaire israélienne chargée des civil·es dans les territoires palestiniens – ndlr], assure à Mediapart William Hennequin, directeur des opérations chez MSF. Le contexte est pour nous assez anxiogène, car nous avons perdu une quinzaine de collègues. Nous n’avons jamais réussi à obtenir un rendez-vous. »
MSF, comme les autres, a refusé de remettre la liste de son personnel palestinien. Son enregistrement n’a pas été renouvelé, comme pour les autres.
Les conséquences sont déjà sensibles sur le terrain. Car la société gazaouie est exsangue, ses infrastructures détruites, ses liens sociaux abîmés, ses habitant·es traumatisé·es mentalement et, pour beaucoup, physiquement. Les besoins sont gigantesques et le retrait forcé d’organisations implantées de longue date ne fait qu’aggraver la situation.
Déminage impossible
Déjà, le territoire souffre du blocage de l’entrée de la majorité des biens nécessaires à la vie et à la reconstruction des bâtiments, des corps et des esprits. « Depuis la fin du premier cessez-le-feu de 2025 [19 janvier-18 mars 2025 – ndlr], nous avons été incapables de faire entrer les fauteuils roulants, les béquilles, et très difficilement le matériel pour les prothèses et les orthèses », explique Anne-Claire Yaeesh. Les technicien·nes et les médecins ont dû travailler avec ce qu’ils et elles trouvaient sur place.
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Mais avec l’interdiction du personnel étranger, c’est un domaine vital qui est atteint : le déminage. Les autorités israéliennes interdisent en effet à tout Palestinien de manipuler un explosif. Les opérations de déminage doivent donc être impérativement effectuées par des internationaux.
« En janvier, nous aurions dû avoir vingt-deux démineurs à Gaza en train de faire du marquage et des évaluations pour s’assurer que les zones où se réinstallaient les gens étaient sûres, pour leur tracer des chemins sûrs, reprend Anne-Claire Yaeesh. Nous n’avons pu en faire entrer aucun. Et le dernier qui était sur place, entré avant l’interdiction, est parti la semaine dernière. »
Israël veut parvenir finalement à un contrôle total de l’aide, pour un objectif qui n’est pas du tout humanitaire.
William Hennequin, directeur des opérations, MSF
Les ONG internationales sont des soutiens indispensables à des infrastructures à terre et à des professionnel·les palestinien·nes soumis eux aussi aux conséquences de la guerre génocidaire, épuisé·es, traumatisé·es, vivant dans la plus grande précarité.
« Prenons quelques chiffres : en 2025, dans la bande de Gaza, MSF a assuré 800 000 consultations, pris en charge 100 000 cas de traumatologie, distribué 700 millions de litres d’eau. MSF est le deuxième fournisseur d’eau. Nous opérons un lit sur cinq à Gaza. Si nous devons partir, c’est une partie du soutien à bras-le-corps de ce système de santé complètement à terre après deux ans de guerre, avec très peu d’hôpitaux encore fonctionnels, qui part », reprend William Hennequin.
Le directeur des opérations pour MSF ajoute : « Les équipes internationales apportent un soutien aux médecins, aux infirmiers et infirmières, aux techniciens palestiniens. Un soutien professionnel et un soutien d’humanité. »
La Cour suprême israélienne a-t-elle voulu rappeler au gouvernement que, comme le soulignent les ONG dans leur demande, selon la quatrième convention de Genève, la puissance occupante doit faciliter l’aide aux populations civiles sous son contrôle et a donc l’interdiction d’entraver le travail des humanitaires ? La directrice d’Aida, Athena Rayburn, a réagi vendredi 27 février avec un soulagement prudent : « Nous attendons toujours de voir comment l’injonction sera interprétée par l’État et si cela se traduira ou non par une amélioration de notre capacité à opérer », en rappelant que la situation à Gaza restait « catastrophique ».
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Le gouvernement israélien ne va certainement pas abandonner sa détermination à contrôler l’aide humanitaire et le récit. Les organisations qui ont reçu récemment son agrément sont, pour certaines, liées à la Fondation humanitaire pour Gaza (GHF), qui a mis fin à ses activités en octobre 2025 en même temps que l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. D’autres organisations se sont fait remarquer par leur silence assourdissant.
« Il y a une intention de conditionner l’accès à l’aide, aux soins, avec du filtrage biométrique, décrypte William Hennequin. Nous pensons qu’Israël emmène les différents partenaires qui vont continuer à travailler à Gaza dans cette direction. Et qu’il veut parvenir finalement à un contrôle total de l’aide, pour un objectif qui n’est pas du tout humanitaire. »
Les humanitaires craignent que la bande de Gaza ne se transforme non seulement en désert humanitaire, mais en huis clos.
Et c’est bien ce à quoi essaie d’aboutir Israël. Empêcher les témoins étrangers. Rappelons que les journalistes internationaux restent interdit·es de pénétrer dans la bande de Gaza.
Date de dernière mise à jour : 01/03/2026