Israël a-t-il perdu la guerre ? Entretien avec l’historien israélien Shlomo Sand
Télérama n° 3081 / 28 janvier 2009
Shlomo Sand, historien renommé, est l'un des rares intellectuels israéliens – y compris à gauche – à condamner le pilonnage de Gaza. Il rêve d'une république israélienne ouverte sur le monde arabe.
Il est une des figures intellectuelles les plus brillantes d'Israël. Historien, ancien étudiant de l'Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, professeur à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand, 62 ans, a lâché l'an dernier une bombe culturelle, avec un livre au titre provocateur : Comment le peuple juif fut inventé. Plongée à travers l'histoire juive, remise en cause des mythes fondateurs d'Israël, ce livre a suscité des débats passionnés dans le pays… et un relatif silence médiatique en France. Avec le romancier David Grossman et l'historien Tom Segev, Shlomo Sand est un des rares intellectuels israéliens à crier aujourd'hui sa révolte contre les bombardements de Gaza. Au-delà, il nous livre sa vision d'une " République israélienne ", enfin ouverte sur le monde arabe, et qui serait l'Etat de tous ses citoyens...
Quel bilan tirez-vous de l'offensive israélienne sur Gaza ?
Mais l'opinion israélienne a soutenu cette guerre. Vous êtes une voix dissonante...
On m'a récemment posé cette question à l'université palestinienne de Jérusalem. J'ai répondu de façon un peu dramatique que même un enfant né d'un acte de viol a le droit de vivre. La création d'Israël par des juifs dont beaucoup étaient des rescapés des camps d'extermination a été un acte de viol contre les populations arabes de Palestine. Il a fait naître la société israélienne qui vit déjà depuis soixante-dix ans, et qui a développé sa culture. On ne règle pas une tragédie en en créant une autre. Cet enfant a le droit d'exister. Sauf qu'il faut l'éduquer pour qu'il ne perpétue pas l'acte de son père. Il y a trente ans, je n'aurais peut-être pas tenu ce discours. Mais le monde arabe a reconnu Israël. L'OLP aussi, après la demi-victoire de l'Intifada. Donnons une chance au Hamas aussi. N'oublions pas, sans les excuser, que ceux qui tirent sur Ashkelon savent qu'elle a été construite sur le grand village arabe d'Al Majdal, d'où leurs pères ont été expulsés en 1950.
La distance qui me séparera de mes petits-enfants sera au moins culturellement équivalente à celle qui me sépare de mes grands-parents. Cela signifie que vivre au Proche-Orient se fera en symbiose avec la culture arabe. Je souhaite d'ailleurs une confédération israélo-palestinienne immédiatement après qu'Israël se sera retiré sur les frontières de 1967. C'est une bêtise raciste de dire comme Amos Oz qu'il nous faut divorcer des Arabes. Propos recueillis par Vincent Remy Télérama n° 3081 / 28 janvier 2009
Shlomo Sand, historien renommé, est l'un des rares intellectuels israéliens – y compris à gauche – à condamner le pilonnage de Gaza. Il rêve d'une république israélienne ouverte sur le monde arabe.
[..] Avec le romancier David Grossman et l'historien Tom Segev, Shlomo Sand est un des rares intellectuels israéliens à crier aujourd'hui sa révolte contre les bombardements de Gaza. Au-delà, il nous livre sa vision d'une " République israélienne ", enfin ouverte sur le monde arabe, et qui serait l'Etat de tous ses citoyens...
Quel bilan tirez-vous de l'offensive israélienne sur Gaza ?
"Je suis arrivé au sommet de ma carrière universitaire, je n'ai rien à perdre et je n'ai pas peur. Certes, je me sens très seul. Mais n'oubliez pas que près de dix mille jeunes ont manifesté le 3 janvier à Tel-Aviv. Même en 2006, au début de la guerre contre le Hezbollah, il n'y avait pas eu une mobilisation d'une telle ampleur. C'était une manifestation très politisée, l'extrême gauche ainsi que les Arabes israéliens qui habitent Tel-Aviv ou Jaffa.
Le timing électoral était parfait ! Avant les élections israéliennes et en prenant soin de retirer les chars à la veille de l'investiture d'Obama, Ehud Barak a planifié ce Blitz, un déluge de bombes qui ne mettait pas en danger la vie des soldats israéliens. Nous avons semé la désolation, tué 1 300 Palestiniens, en avons blessé plus de 5 000, les deux tiers sont des femmes et des enfants, presque tous victimes de notre aviation. Le Hamas est-il éliminé ? Avons-nous renforcé le camp de la paix chez les Palestiniens ?
"Nous avions le devoir de privilégier la diplomatie, de ne pas commettre ce massacre de civils." [..], Israël pousse les Palestiniens au désespoir. Nous avons ghettoïsé une population entière et refusons de lui accorder sa souveraineté depuis quarante-deux ans. Comme je suis indulgent envers Israël, je dirai seulement depuis vingt ans, 1988, date à laquelle Arafat et l'Autorité palestinienne ont reconnu l'Etat d'Israël, sans rien avoir gagné en échange.
Qu'on comprenne bien : je n'accepte pas les positions du Hamas et surtout pas son idéologie religieuse, parce que je suis un homme laïc, démocrate, et assez modéré. Comme Israélien et comme être humain, je n'aime pas les roquettes. Mais comme Israélien et historien, je n'oublie pas que ceux qui les lancent sont les enfants et petits-enfants de ceux qui ont été chassés de Jaffa et d'Ashkelon en 1948. ..."
Dans votre livre, vous détruisez les mythes fondateurs d'Israël - le peuple de l'exil qui revient sur sa terre. Mais par quoi les remplacez-vous pour légitimer l'existence de ce pays ?
"Israël ne fera la paix que si l'on fait pression sur elle. Je souhaite, j'espère, je supplie, qu'Obama soit Carter et pas Clinton.
On m'a récemment posé cette question à l'université palestinienne de Jérusalem. J'ai répondu de façon un peu dramatique que même un enfant né d'un acte de viol a le droit de vivre. La création d'Israël par des juifs dont beaucoup étaient des rescapés des camps d'extermination a été un acte de viol contre les populations arabes de Palestine. Il a fait naître la société israélienne qui vit déjà depuis soixante-dix ans, et qui a développé sa culture. On ne règle pas une tragédie en en créant une autre. Cet enfant a le droit d'exister. Sauf qu'il faut l'éduquer pour qu'il ne perpétue pas l'acte de son père. Il y a trente ans, je n'aurais peut-être pas tenu ce discours. Mais le monde arabe a reconnu Israël. L'OLP aussi, après la demi-victoire de l'Intifada. Donnons une chance au Hamas aussi. N'oublions pas, sans les excuser, que ceux qui tirent sur Ashkelon savent qu'elle a été construite sur le grand village arabe d'Al Majdal, d'où leurs pères ont été expulsés en 1950.
La distance qui me séparera de mes petits-enfants sera au moins culturellement équivalente à celle qui me sépare de mes grands-parents. Cela signifie que vivre au Proche-Orient se fera en symbiose avec la culture arabe. Je souhaite d'ailleurs une confédération israélo-palestinienne immédiatement après qu'Israël se sera retiré sur les frontières de 1967. C'est une bêtise raciste de dire comme Amos Oz qu'il nous faut divorcer des Arabes."
Propos recueillis par Vincent Remy
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